L’église de Mont, un vaisseau temporel

Ce qui frappe le visiteur en découvrant l’extérieur de l’abbatiale, c’est l’immensité de la plaine engendrée par la Meuse.
Ce fleuve est présent, même si on ne fait que le deviner. La vue qu’offre le Mont vers l’orient est simplement magnifique, reposante, revigorante.

Vient alors la question :

Quelle importance a eu cette Meuse au cours du temps ?

Impossible de répondre pour la préhistoire, mais les écrits de Jules César peuvent nous lancer dans la réflexion.

Lorsqu’il est arrivé dans notre région, Jules César constata que les habitants étaient différents des habitants de la Gaule Celtique (qui s’appelaient eux-mêmes Celtes, selon son écrit). Jules César engloba tous ces gens sous le nom de Belgae et dénomma la région Gallia Belgica.
Contrairement aux Celtes, les habitants de notre région ne se nommaient pas eux-mêmes Belges. Mais, les clans dans notre région formaient une unité suffisamment cohérente pour que son successeur, Auguste, les regroupe en un territoire administratif qu’il baptisa officiellement : Gaule Belgique.

Cette Gaule Belgique s’étendait sur un territoire qui contient actuellement les villes de Arras, Boulogne, Cambrai, Metz, Namur, Reims, Tongres, Tournai, Trêves, Soissons…

Des textes de la Guerre des Gaules, on peut déduire que le peuple belge n’était pas homogène culturellement ni linguistiquement.
César a écrit que les Belges sont les plus éloignés de la civilisation romaine ; ce qui les sépare des Celtes.
Ceux de Reims se disaient cousins des romains ; ils auraient alors parlé une langue proche de celle des peules italiques.
César mentionnait des Germains installés en Gaule Belgique ; il soulignait la différence de langue d’avec celle des Celtes.

Alors pourquoi Auguste en a-t-il fait une région administrative ?

Les Belges avaient-ils un lien qui les unissaient ?

Cette Meuse, était-elle une frontière entre Celtes et Italiques d’un côté et Germains de l’autre ?

À l’inverse, on peut imaginer que les clans de cultures différentes étaient intégrés sur le territoire.

Peut-être vivaient-ils en bonne entente.

Mont était-il en monde celte, italique ou germain ?
Il n’est pas possible de le savoir.


On peut lire parfois que des druides venaient se réunir dans la forêt de Mont-devant-Sassey.

Légende ou réalité ?

Il est impossible de trancher puisque les druides ne laissaient pas d’écrit, hissant la transmission orale au plus noble niveau. Mais vu la configuration multiculturelle de la Gaule Belgique à cette époque, il est fort peu probable qu’un grand rassemblement de druides eut été fréquent à Mont.

Plus tard, existait-il un oratoire romain ?

Étymologiquement, Sassey vient du latin sasselum qui est traduit en français par « oratoire ». Il y avait probablement un oratoire d’importance locale à Sassey. Quant à l’existence d’un oratoire à Mont, elle est également fort probable, car le monde romain érigeait de tels édifices le long des routes, aux carrefours, dans les champs, près des sources, près des rivières, ou près de tout lieu considéré comme sacré.

Ces oratoires consistaient souvent en une petite niche, un autel fait de trois pierres ou des très petits édifices. Ils n’étaient pas pourvus d’un local intérieur pouvant accueillir les gens ; cela aurait été contre-productif car la religion romaine consistait en des offrantes à faire aux yeux de tous.

Il est fort possible que l’oratoire romain, présent dans la tradition orale montoise, avait vocation à honorer une divinité locale liée à l’eau, à une source ou peut-être à la Meuse. Cette Meuse qui séparait les clans belges était peut-être maitrisée par les romains des premiers siècles de l’ère commune.

La Meuse a-t-elle aidé les Francs du 5e siècle
à conquérir la Gaule Belgique ?

Toujours est-il qu’au 7e siècle, Pépin de Landen avait des propriétés tout au long de la Meuse.

On aime à dire que ses terres allaient de Jupille-sur-Meuse (Liège) à la ferme de Jupille (Doulcon). Ce lien fait-il partie de l’Histoire ou d’une tradition légendaire ? Aucune preuve matérielle ne prouve l’existence du palais franc à Jupille-sur-Meuse aux 7e et 8e siècles.

L’imaginaire nous emporte.

Pépin de Landen aurait construit un oratoire voire une petite église à Mont sur une de ses terres et l’aurait léguée à sa fille Bègge ; mais il n’y a aucune source totalement fiable à ce propos.


Enfin, l’histoire avérée arrive.

En 691, Bègue fonda à Andenne (près de Namur) une communauté monastique qui deviendra, au XIe siècle, un chapitre de Dames Chanoinesses nobles et libres de vœux monastiques stricts.
Bègge avait légué ses terres de Mont-devant-Sassey à sa communauté. À nouveau, la Meuse fait alors office de lien, lorsque le monastère d’Andenne fut détruit par des Normands. Les Dames d’Andenne se sont réfugiées à Mont. Et elles y ont organisé la construction d’une église. L’histoire nous dit que le chantier de cette église a commencé en 1127 – XIIe siècle.

Saisissez l’écoulement du temps !

Siècle Évènements
12e Crypte, chœur et nef.
· 13e Nef remaniée, bas-côtés nord et sud, portail sculpté.
· · 14e Clocher occidental.
· · · 15e Salle d’armes sur le bas-côté nord.
· · · · 16e Fortifications militaires et porche.
· · · · · 17e Ravages par la guerre de Trente Ans.
· · · · · · 18e Reconstruction du porche.
· · · · · · · 19e Rehausse du chœur, ajout des 2 clochetons, nouveaux escaliers pour la crypte, sacristie.
· · · · · · · · 20e 1914-1918 : dégâts de guerre (obus, mitrailleuses). 1995 : restauration (toiture, pierres, pourtour).
· · · · · · · · · 21e La chaîne de restauration initiée par des jeunes du village continue depuis 30 ans.

Parcourez l’église et voyez !

  • Comparez les travées de la nef ; aucune n’est identique.
  • Regardez l’emplacement des fenêtres ; elles ne sont pas toutes au centre de leur travée.
  • Contrairement au symbolisme habituel menant le croyant de l’ouest vers l’est, il n’y a pas de porte à l’ouest.
  • Comparez les socles des piliers ; ils n’ont pas la même hauteur au nord et au sud. Pourtant, ces socles vont bien ensemble.
    On peut imaginer que les colonnes du nord et du sud étaient confiées à deux compagnons différents. Chacun ayant son idée. Ou bien, l’un voulant finir plus vite que l’autre.
  • Regardez les fenêtres du nord, elles sont sans lumière.
    Quand on sait qu’une salle d’arme a été ajoutée sur le bas-côté nord ; on comprend pourquoi aucune lumière ne traverse ces fenêtres. On entend encore le bruit des gens en armes, leur chants pour rester éveillés. On sent l’odeur des repas qu’ils devaient prendre sur place. Pourtant, le calme devait les habiter en ce lieu.
  • Par place, vous découvrirez des encoches dans les murs ou dans les piliers. Pourquoi ces encoches ? A-t-on construit une chapelle privée ? Était-ce pour un usage militaire au XVIe siècle ? Dans le temps, l’usage varie.
  • Allez vers le chœur, vous constaterez que son axe n’est pas celui de la nef et, une fois sur place, retournez-vous pour regarder la nef : piliers, arcs, voute, rien n’est symétrique.

Toutes ces imperfections techniques sont la conséquence directe de l’extrême lenteur de la construction. Combien de maitre d’œuvre se sont-ils succédé ? De quelles contrées venaient-ils ? Dans quelles cultures sont-ils nés ?

Et pourtant, quelle sérénité, quelle ambiance réussie !

Examinez les deux maquettes.

Elles ont été réalisées par Jean Corroy, architecte de Neufchateau. La petite représente l’état dans lequel était l’église juste avant l’intervention du XIXe siècle. La grande est l’état actuel.

Parcourez cet édifice et laissez-vous porter par vos émotions et vous pourrez visualiser cette chaine humaine qui, traversant les siècles, a permis à cet édifice d’exister. Cette chaine humaine qui a nourri les pierres de l’église depuis 1127, soit bientôt 9 siècles.

Les Gaulois Belges (Celtes ou Germains), les Romains, les Francs, les chanoinesses, les compagnons et apprentis maçons ou charpentiers, l’architecte du XIXe siècle qui a créé l’aspect final, ses ouvriers, les bénévoles actuels, tous font partie d’une même chaine.

Christian Hinque
Ir Architecte ucl 1986

Illustrations (voir pop-ups) : une est de François Fétus, une autre est de Stéphane Mercier, les autres sont miennes.

Loading

Églioliennes

À priori, je suis favorable aux études de mise en place d’éoliennes. Si leur cycle de vie – du berceau au tombeau […]

Loading

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *